Oui, ce fut long pour que j'ajoutte ici la suite mais pour ma défense beaucoup, beaucoup, de nouveaux passages ont été ajoutés aux autres chapitres, des centaines et des centaines de pages (si je vous jure) et pour ceux qui ont un minimum suivi, tous les liens du blog re-dirigeants vers Plume D'Argent sont à jour, avec les titres. Les 12 pages que je vous publie aujourd'hui sont brutes, pas corrigées du tout, je viens de les terminer, j'ai environ prévu 200 pages pour ce dernier chapitre (oui ça fait beaucoup mais j'y inclue l'épilogue ^^). Elles seront toutes publiées ici avant de partir en correction et d'être ensuite ajoutées à la suite sur PA (comme pour tous les autres passages avant).

Donc si vous avez des avis visant à changer une partie de l'histoire ou autres remarques importantes n'hésitez pas. Et pour ceux qui n'auraient pas lu les corrections et les passages en plus, je vous invite à relire le tout bien au propre sur Plume d'Argent (voir le sommaire).

Et comme toujours bonne lecture (c'est la dernière ligne droite :)  )

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Nous sommes le vingt et un décembre deux mille sept.

Yann connait à présent le métro comme sa poche, ne se fera sans doute jamais à sa piaule glauque et à son colocataire tout aussi sinistre mais fait de vrais efforts pour garder le sourire. Il s’habitue. Après tout, Gabriel est à deux mètres de lui, que demander de plus ?

Le soleil se reflète sur l’eau, c’est la fin de l’après midi sur les quais de Seine. Ils ont flâné des heures du côté des halles, se sont offert un chocolat et des muffins hors de prix au starbuck* du coin, maintenant, ils digèrent leur dernière dispute en date dans une atmosphère sereine.

— T’était pas obligé d’faire tout c’foin, qu’est-ce qu’on va penser d’moi maint’nant ? l’interroge Gabriel.

— C’était louche, s’explique Yann. Tu ne me laisses pas rentrer dans le magasin alors que dehors il caille, une vraie folie ! Tu disparais pendant une plombe et je te retrouve en arrière boutique avec les pattes de cet animal sur le paletot. Tu pensais qu’il se passerait quoi ?

Gabriel lève les yeux au ciel.

— Ha, parc’qu’en plus c’est d’ma faute quoi ?! Ch’uis pas responsable d’ta jalousie maladive hein ! Surtout qu’t’as pas vraiment d’raison, contrairement à moi hein !

Yann fait la moue, il n’aime pas qu’on lui rappelle ses erreurs passées.

 — J’voulais t’faire un cadeau, ajoute Gabriel, ça aurait dû être une surprise ! T’es vraiment con. La prise de tête d’la semaine dernière quand t’m’as accusé d’reluquer c’gars ça t’as pas suffit ?

Gabriel se souvient de la scène où alors qu’il se contentait de répondre innocemment au sourire d’un goth sur le trottoir d’en face, rue de la roquette à Bastille, Yann s’est transformé en véritable furie, menaçant l’un, hurlant sur l’autre, comme si on lui avait volé quelque chose.

— Ho chéri ça va, j’ai dit que je m’excusais, ronchonne le réunionnais. Tu vas pas m’en chier une pendule.

— Aujourd’hui t’as foutu l’bordel dans mon magasin préféré et fait peur à ma pote Betty.

— Si tu veux mon avis, cette monstresse ne doit pas craindre grand-monde, raille le rouquin.

— J’aurais mieux fait d’t’offrir une plante carnivore.

— …

— Mais, la chemise, elle t’plait quand même ? s’inquiète le guitariste attentionné.

— Évidement…

— Ça a pas l’air.

— Gabriel, tes cadeaux ont toujours le goût amer du :« Je t’achète ceci pour ne pas que tu gueules. » C’est une très jolie chemise mais j’aurais préféré passer la nuit avec toi.

— Mais c’pas pour ça, enfin t’es con ou quoi ? râle-t-il interloqué.

— Bien sûr que si, affirme Yann. Pourquoi sinon ? C’est pas noël encore !

— Abruti, c’tais pour ton anniv’ lance enfin Gabriel. Et d’abord, j’estime pas d’voir m’excuser ou m’justifier, j’fais c’que j’peux avec mon emploi du temps. Alors j’vois pas pourquoi j’irais t’acheter !

— …

— Pfff t’es lourd hein ! Jamais content…

— Mais au fait, qui t’as dit que c’était mon anniversaire ? lui demande tout à coup l’androgyne suspicieux.

— C’tait écrit sur ton blog, bredouille l’autre mal à l’aise.

— Je ne crois pas non. De toute façon tu ne le lis pas, signale Yann sûr de lui.

— C’Marie, avoue son copain embêté. Lui dis pas qu’j’ai bavé, elle va m’engueuler sans ça.

— Ha…

Yann se renfrogne.

— Quoi ? l’interroge l’autre un peu lasse.

— Elle te dit à toi de me le souhaiter mais elle, elle m’appelle pas, proteste Yann.

— La journée est pas finie, tente-t-il de le réconforter.

— …

— Tu d’vrais p’t-être l’appeler, ça fait un moment qu’tu lui as pas donné d’nouvelles, insiste-t-il.

— Et je peux savoir comment tu sais ça ?

— Bha heu, j’ai d’viné, j’te vois jamais l’faire et puis, tu m’parles plus d’elle en c’moment donc…

— Chéri tu mens vraiment super mal. Elle s’est plainte ?

— P’tain, j’veux pas entrer dans vot’ conflit. J’te donnais juste un conseil.

— Ok ok. Cependant c’est un mauvais conseil.

Yann s’éloigne du banc où ils s’étaient assis, suivant du regard un bateau mouche.

— Pourquoi ça ? lui demande son petit ami qui se lève à son tour.

— Parce que ça manque totalement de tact voyons, avance-t-il. Soit elle a oublié et je la mettrais super mal à l’aise en le lui rappelant et pire encore si je ne le fais pas et qu’elle s’en rend compte après mon coup de téléphone, imagine ! Soit elle n’a pas envie de me le souhaiter parce qu’elle est en colère après moi et ça ferait style : je lui force la main, tu vois le genre ? Soit elle n’a pas oublié, pas eu le temps et je l’attristerais en la prenant de vitesse, ce serait malin.

— C’est vrai qu’toi, t’es un model d’tact ! déclare Gabriel vexé.

— Mon loup ce n’était pas une critique.

— Ouais d’toute façon j’fais tout d’travers, c’est bon, à force que tu m’le fasses r’marquer, j’ai compris.

— Ho lalaaa c’est possible de rester une heure sans se prendre la tête tu crois ? soupire Yann.

— …

— Et ta sœur ? Erwan ça va mieux ? change-t-il de sujet.

Ça n’est pas vraiment que Yann s’inquiète pour le petit copain de sa presque belle-sœur, mais depuis bien deux semaines, il est interdit de séjour totalement chez Gabriel. Le souci ? Erwan, qui pour une raison inconnue de Gabriel, serait d’une humeur plutôt massacrante et cela n’aurait pas l’air de s’arranger avec le temps. Laurianne et Gabriel tentent donc tout les deux de le ménager. Yann n’étant pas vraiment dans les petits papiers de celui-ci, ils évitent donc de l’inviter. Ce qui est bien loin de plaire à ce dernier.

— J’l’ai pas vu des masses, Laurianne est en déplacement, du coup pas d’disputes à l’appart avec moi, y bouffe dehors. J’le trouve de plus en plus zarb’. Lui qu’était super cool, y s’énerve pour rien.

— Des soucis avec son job peut-être ?

— Ch’ais pas, c’est vrai qu’y paraît qu’il s’est pris la tête avec son associé mais lui et ma sœur s’engueulent aussi sans arrêt dernièrement, même au tel alors…

— Bon, depuis le temps, on peut donc considérer que ça n’est pas moi le problème !

— Ça va, t’es pas l’centre du monde non plus !

— Nan mais bon, comme je n’ai plus le droit de venir…

—J‘t’ai d’ja expliqué pourquoi.

— Mais c’est Noël dans quelques jours je te rappelle, plaide Yann. Et tu avais promis qu’on le passerait tous ensemble comme en famille.

— C’est d’m’a faute ça aussi ?

— Nan.

— Ecoute ch’uis désolé, si jamais ça s’arrange pas on l’pass’ra tous les deux ça t’va ?

— Vraiment ?

— J’pas envie d’être avec quelqu’un d’autre c’soir là. Ch’uis juste deg car j’aurais voulu qu’tu connaisses not’ fête d’famille.

— Chez moi, le seul truc vraiment sympa c’est la messe de minuit. Nath est une très mauvaise cuisinière, sa famille nombreuse qui envahie notre « maison » a un QI qui dépasse rarement la moyenne basse. Pas de sapin, pas de neige, pas de guirlande sauf au centre commercial. Le soir de Noël c’est dîner cramé avec dinde sèche, réflexions à la con vis-à-vis de mon allure pas très « catholique » de la part des cousins et après le repas déferlante de cries des gamins qui se battent et s’engueulent autour des paquets. En plus j’ai toujours droit à des cadeaux nases et à devoir partager ma chambre pendant trois jours avec des ados homophobes bourrés de connerie et de testostérone. Alors ça peut pas être pire.

— J’aurais cru que tu passais Noël avec Marie et ses parents.

— Je l’ai fait deux fois, c’était sympa mais un peu triste pour mon père.

— On pourrait aller à la patinoire c’jour là ? propose le brun, y’a aussi les marchés d’Noël dans Paris. Cest super, on peut même y bouffer des trucs genre d’montagne !

— Manger le soir de noël, dehors dans un marché c’est un peu glauque non ?

— Hum ouais t’as raison, mais on peut y’aller pour s’balader ?

— On a une autre option, on demande à Steph ce qu’ils font eux ? Avec sa femme ils m’avaient proposé…

— Là j’t’arrête tout d’suite, les membres du groupe ça reste des collègues d’boulot ok ? Mélange pas tout !

— Ok…

— On peut s’faire un resto mais faudrait réserver.

— C’est pas très familiale, ronchonne l’androgyne.

— T’sais qu’au Japon Noël c’t’une fête qui s’célèbre en amoureux ?

— C’est vrai, mais c’est souvent chez l’un des deux avec petit repas maison.

— On fait avec c’qu’on a. T’veux cuisiner pour moi ? Ton coloc’ est là ou y rentre chez lui ?

— Il est seul à la chambre pour les fêtes de fins d’années, il m’a demandé si j’y serais aussi.

— Merde, c’con. Autant pour lui qu’pour nous d’ailleurs.

— Hum… En même temps plus glauque que ma piaule tu meurs.

— J’vais essayer d’voir avec Erwan mais si j’le sens pas, on s’débrouill’ra.

*

Laurianne ne rentre que le vingt-quatre, il reste encore presque trois jours pour trouver une solution. Gabriel se souvient de la bonne ambiance qui régnait ici, il y a à peine un an, il aimerait comprendre ce qui a bien pu changer. Il y a plusieurs semaines, il lui semble, que ça couvait. Est-ce de sa faute ? Sa présence entre Laurianne et Erwan se fait peut-être pesante avec le temps, d’autant qu’ils ont pu profiter pendant les quelques mois où il est resté à la Réunion d’une vie de célibataires sans enfant et sans ado. Il y a l’arrivée de Yann aussi, sa relation avec le rouquin déplait depuis le début au petit ami de sa sœur, avec ça que cette dernière prend son parti la plupart du temps, Erwan a de quoi rager. Puis au final, l’homme a-t-il vraiment trouvé sa place ? Ils vivent tous « chez Laurianne » il faut dire, alors pas évident d’être « l’homme de la maison ». Puis comme l’a soufflé Yann, le problème pourrait effectivement venir de la situation professionnelle de son beau frère.

L’argent avait pourtant l’air de rentrer en début d’année. Des vacances dans les îles et plusieurs allers-retours en avion, de nombreux weekend dont un à Majorque pour les amoureux, une nouvelle voiture, tout indiquait que financièrement l’entreprise d’Erwan se portait à merveille.

Mais depuis quelques temps l’homme n’est plus aussi assidu au travail. Lui qui pouvait passer des nuit sur son PC, dont les documents envahissaient  toutes les surfaces de la salle et du bureau, se laisse aller à glander. Il ne se lève plus que rarement avant onze heure, s’habille uniquement pour sortir faire quelques courses lorsque le besoin s’en fait vraiment ressentir et passe des heures à s’abrutir devant la télé. Il y a aussi ces étranges réflexions et une sorte de jalousie machiste sur le fait que Laurianne ferait « vivre le ménage » qui ont marqué le goth lors des dernières disputes entre sa sœur et son copain.

 

Au-delà de la nécessité  d’avoir une solution pour lui et Yann le vingt-cinq décembre, Gabriel a besoin de savoir ce qu’il se passe réellement au sein de ce qu’il lui reste de famille.

 

C’est une fois de plus en caleçon dans le canapé devant la TV, une bière à la main, que Gabriel trouve son beau-frère installé lorsqu’il ose l’interpeler.

— Erwan ?

— Hum ?

— C’possible d’parler là maintenant ?

— Comme tu peux le voir je ne suis pas vraiment débordé de travail ! ironise Erwan.

— Heu… Mais t’pourrais n’pas être d’humeur.

— Ha parce que maintenant tu t’en préoccupes ?

— Bha ouais.

— Ecoute tant que tu ne me parles pas de ton…

— Si tu m’sorts un truc méchant ou vulgaire j’cesse d’suite de t’respecter.

— … copain…

— …

— Ta sœur m’a sortie ce matin que j’étais devenu un gros con, il semble que ce soit vrai, réalise Erwan.

— J’voulais l’inviter à Noël mais comme t’arrête pas d’criser, Laurianne veut plus qu’y vienne. Elle dit qu’c’est pour la paix d’vot’ ménage. Ch’ais qu’t’as une dent contre lui.

Avant qu’Erwan ne place un mot, Gabriel enchaine.

—  J’veux pas savoir pourquoi. J’l’aime et j’m’en fous de c’que t’en penses. J’veux pas qu’y soit seul pour les fêtes, ni qu’on l’emmerde s’il vient. J’pas envie d’soupe à la grimace pour Noël. Seul’ment si ch’uis pas là c’soir là ou au nouvel an, ça va faire d’la peine à ma sœur et j’ai pas envie d’ça non plus.

— Donc en clair, faudrait que comme d’habitude, je me la foute de côté et que je ferme ma gueule pour te faire plaisir c’est ça ? Tu veux que je te dise, tu n’es qu’un gamin gâté. Tu as eu bien trop l’habitude que l’on te cède pour comprendre que tout ne peut pas forcément se passer selon tes plans.

Les minutes trainent, la télévision diffuse les pubs à la pelle entre deux programmes bidons, Erwan ouvre une autre bière, le silence pèse. Puis Gabriel décide de repartir à l’assaut.

— C’pas moi l’égoïste là.

(Soupir d’Erwan)

— Et y s’passe quoi pour qu’tu restes en calcif et mal rasé, sans rien foutre à par tirer la tronche à longueur d’temps ? insiste le jeune homme. Et ch’uis pas un gamin, j’ai vingt ans, un job, un mec, j’paie mon loyer…

— Ok l’homme, ça te dit quelque chose l’abus de bien sociaux ?

— Heu… On t’accuse d’un truc ? Alors c’ton boulot c’est ça ?

— Moi, je n’ai rien à me reprocher, mon cher associé a piqué dans la caisse sans que je le sache, il a mis la société en redressement puis a disparu avec le fond de caisse et les clients.

— Et tu vas faire quoi ?

— Finir ma bière…

— Mais y s’passe quoi au final pour toi ?

— L’enquête suit son court, je suis au rouge à la banque de France, je risque la prison, je n’ai plus de travail, ta sœur me traite de con et va falloir que je me farcisse ta folasse à Noël ! En bref tout va bien ! Voilà, tu voulais savoir.

*

Le piano laisse s’échapper des notes légères, Gabriel concentré joue. Les yeux presque fermés, les lèvres scellées, le musicien se montre hermétique au monde qui l’entoure. Ses doigts courent légers sur le vieux clavier du studio. Yann, à deux mètres de lui, une fesse sur un tabouret, chante les paroles de la chanson déposées sur ses genoux d’une voix feutrée pour ne pas déranger l’artiste. Il répète à peine les passages que l’on vient de lui proposer que déjà au son balancé par son petit ami, il commence à voir se dessiner quelques arrangements. Steph l’observe.

Le rouquin, qui depuis quelques jours a repris sa teinte de cheveux naturelle, hormis quelques mèches noires et bleues, se lève et fait des aller retour entre le piano et son siège. Il griffonne sur les phrases aussi bien que sur la partition de Gabriel quelques harmonies supplémentaires.

Le géni partagé qui enfle depuis quelques minutes dans ce coin de studio stupéfie Steph au fur et à mesure que les paroles et les passages au piano se modifient sous l’influence du rouquin et ce, sans un refus du leader qui continue de lire la partition transformée par son petit ami, comme si elle évoluait seule. Ça n’est pas la première fois qu’il les surprend ainsi créatifs, il a pourtant l’impression que leur « duo » s’intensifie au fil du temps, ils n’ont même plus besoin d’un regard pour se comprendre.

Le claviériste hésite à pénétrer leur bulle, quand celle-ci éclate finalement à l’entrée du batteur bruyant mais plein d’entrain. Yo’ se met rapidement à jouer des baguettes, le guitariste rythmique s’installe, c’est le moment que choisi Steph pour se rapprocher des deux inspirés. Sans un mot, il va tenter d’imposer quelques accents sur leur toute jeune production. Dans la foulée, la guitare de Math s’introduit dans le décore musical déjà bien planté. Il ne faut que quelques secondes à Gabriel pour sortir de sa torpeur, un sourire franc  se dessine en travers de son visage et sa frappe sur les touches du piano se fait plus dense. Yann plus sérieux qu’à son habitude essaie de chanter pour de bon, s’accompagnant de sa basse. Il ne faudra que quelques instant à Yo’ pour ajouter sa lourde touche technique en jouant sérieusement. Mais alors que tout semble rouler, que le son enfle et que chacun trouve sa place, le leader stop le morceau subitement.

— Nan ça va pas, Yann arrête de miauler s’teuplait !

L’apprenti chanteur s’arrête sur le champ en se mordant la lèvre.

— Gabriel enfin ! ne réussit pas à s’empêcher de réagir Steph atterré par la réflexion et la façon de faire.

 

Un instant le leader n’en croit pas ses oreilles, c’est bien la première fois que son claviériste ose une critique à haute voix devant tout le monde. Même si Steph n’a rien dit d’évident, le simple fait qu’il l’interpelle oblige Gabriel à se retourner.

— Quoi ?

— Comment ça quoi ? C’était génial Gab’ pourquoi tu l’arrêtes ? Et pourquoi de cette manière ?

— Heu… Steph t’es sérieux là ?

— Quoi ? Tu penses que je ne peux pas te demander d’explications ? On joue ensemble non ?

— Oookééé… Bha écoute rien, sauf que j’trouve qu’ça colle pas sa voix, c’tout. J’pas envie d’entendre ça sur ma musique.

La rougeur qui monte aux joues de l’androgyne oblige tout de même son amant à adoucir le ton.

— C’pas contre toi Yann hein, tu t’débrouilles vraiment super, c’est juste qu’j’entends pas ça dans ma tête, explique-t-il sûr de lui.

— Pas de problème lui assure le rouquin gêné.

— Steph ?

— …

Le claviériste, lui par contre, se contente de secouer la tête négativement, ce qui pousse le guitariste soliste à reprendre la parole.

— Steph ch’uis pas contre ton avis ni contre la discussion, on est un groupe, alors si t’approuves pas mes choix explique-toi !

 — Ok, déjà je trouve que ta manière cavalière d’arrêter le morceau et surtout Yann, c’était limite du manque de respect mais passons, on a effectivement  pas forcément le temps de faire dans la dentelle. Mais quand a ton avis sur le son de la voix, excuse-moi mais je ne suis pas d’accord ! Qu’en tant que soliste Yann ne soit pas dans tes cordes, je peux le comprendre mais là en seconde voix, je l’entendais très bien moi. Donc ça ne nous empêche pas de travailler le morceau.

Le visage de Gabriel se montre impassible mais pas besoin d’être un de ses proches pour comprendre qu’il ne s’agit là que d’une façade. Le leader bout à l’intérieur, voir son avis et surtout son autorité mis en doute même par un vrai professionnel tel que Steph l’énerve. Cependant il estime suffisamment son aîné pour faire en sorte de garder son sang froid.

— Yann est-ce que j’t’ai vexé ? Brusqué ? s’inquiète-t-il alors faussement, sans même le regarder.

Yann rougit de plus belle, hésite, se tourne vers Steph un instant, avant de finir par répondre à son petit ami :

— Tu m’as un peu surpris et j’avoue qu’il y a plus agréable à entendre mais chéri je commence à savoir que tu n’es pas un model de diplomatie, donc pas de soucis pour moi.

Un haussement d’épaules nerveux ponctue sa phrase.

— S’cusez les gars, se mêle tout à coup Yo ‘, mais perso je trouve qu’Yann à une voix de crécelle, donc mon pote je te suis tout à fait ! affirme-t-il a Gabriel.

— De mieux en mieux, déclare Steph consterné.

Mais Gabriel ne se démonte pas et poursuit.

— Et toi Math un truc à ajouter ?

— Nan j’m’en branle, ricane le guitariste rythmique qui ne se sent pas du tout concerné par l’histoire.

— Bon alors, Yann et Steph excusez-moi, j’admets qu’j’aurais dû prendre des gants mais ouais c’pas trop mon style. C’t’ait pas méchant et j’vois bien les efforts qu’fait Yann mais j’cherche un vrai chanteur.

— Pfff ! Tu t’entasses là Gab’ souligne, le plus ancien des membres.

— Nan mais c’que j’veux dire c’est qu’ouais p’t’être en chœur, Yann, pourquoi pas, mais là on fait pas qu’le r’frain hein, donc j’préfère stopper avant qu’on se fasse des idées.

*

— C’était gentil de prendre mon parti, déclare tout bas Yann en passant à côté de Steph qui avec l’aide de Math, referme sa camionnette sur les instruments déjà rangés. Mais je partage l’avis de Gabriel sur le fait que je ne suis pas chanteur. Même si j’aime ça et que je n’en suis pas à ma première expérience, je suis bassiste avant tout et c’est déjà pas mal.

— Tu te débrouilles pourtant très bien mais là n’était pas vraiment la question. Il serait bon que Gabriel apprenne à DIRE correctement les choses. Ça ne lui ferait pas de mal de faire un peu d’effort pour être plus attentif à ce que peuvent ressentir les autres. J’espère que je n’ai pas créé de tensions entre vous.

— Nan, je crois qu’il s’est plutôt senti bête.

— Tant mieux, d’habitude je me retiens mais là, il m’a vraiment fait penser à un sale gosse. Et Yo’… Celui-là alors…ajoute-t-il.

— Pour être honnête, répond Yann la mine maussade. Son point de vue à ce con je m’en fiche pas mal ! Au début je le trouvais sympa mais plus ça va et plus il m’agace, renchérit-il sans réserve.

— Yo’ est spécial acquiesce son aîné. Quand à toi Math, accuse également Steph, ta vulgarité et ton j’m’en foutisme me laisse perplexe une nouvelle fois, affirme-t-il en se tournant dans sa direction.

Le guitariste sans se départir de sa bonne humeur habituelle répond à la critique avec un sourire bêta.

— Nan mais sérieusement, je m’en branle de toutes vos histoires moi. On me dit joue, je joue, on me dit stop, je m’arrête. Gabriel c’est bien lui le lead’ non ?

 — Et ton libre arbitre ? Nan ? Donc si Gabriel te dit saute du pont, tu te suicides ? réplique Steph interloqué par tant de désinvolture.

— Je sais nager mon pote ! glousse l’indifférent. Cherche pas, j’m’en fous, bref je vous laisse là, à la prochaine, bonne bourre !

Les deux le regardent s’éloigner.

— Y’a vraiment rien à en tirer, lâche Steph comme pour lui-même. Et pour les fêtes alors, vous avez un plan finalement ? questionne-t-il soudain.

— Et bien, Gabriel dit qu’il va arranger ça, que je dois lui faire confiance, répond Yann embarrassé.

— Ok, en tout cas si jamais, n’hésite pas, Sandrine et Lilou seraient ravies de vous avoir à dîner.

*

Presque deux ans plus tard, dans une chambre de l’hôpital Kilford, Marie et Yann parlementent au sujet de la venue imprévue du père de ce dernier, à la capitale.

 

— Il fallait lui dire que c’est bénin… geint Yann.

— Yann, même si ça n’est pas comparable avec une méningite bactérienne, ton état n’est PAS bénin pour autant. Tes défenses immunitaires sont en chutes libres, ta fièvre reste présente malgré les medocs, tu as perdu du sang toute la nuit, tu es anémié, ta rate a triplée de volume. Bon sang regardes-toi, tu ne tiens même plus assis, incapable d’ouvrir les yeux, incapable d’ingurgiter un repas solide, incapable de garder ce que tu avales, incapable de te rappeler de la date d’aujourd’hui ! Haa ne fais pas cette tête-là, tu m’as posé la question vingt fois !

— Parle pas si fort chérie, j’ai la tête qui va exploser…

— Tu vois !

— …

— Yann, ton père est mort de peur, c’est normal qu’il veuille te voir. Tu ne peux pas l’empêcher de venir.

— Justement je ne veux pas qu’il s’inquiète pour rien, c’est déjà suffisant de m’occuper de moi-même, sans avoir en plus à me préoccuper de lui. Tu penses vraiment que me voir dans cet état va le rassurer ? Enfin chérie ?

Les silences succèdent au silence, Marie a droit à des bouts de conversation toutes les demies heures, en dehors de ça, il lui semble que Yann dort ou perd simplement connaissance. Les infirmières font des rondes régulières, ses constantes sont surveillées. Les médecins lui ont encore fait passer une batterie de tests de la nuit jusqu’au matin. Cette attention devrait la tranquilliser mais ça n’est pas le cas du tout. Elle connait les docteurs, ils en font rarement trop. Ils n’ont ni les moyens, ni le temps pour ça.

Elle connait son ami aussi, Yann n’a jamais eu une santé de fer mais il s’est toujours remis très vite, le voir s’enfoncer ainsi a quelque chose de terrifiant. Et bien qu’il tente de cacher sa douleur, elle n’est pas dupe.

Le corps du rouquin est recroquevillé en position fœtal le plus souvent. Ses doigts sont crispés sur les draps du lit, son teint est jaunâtre, son front brille et ses yeux cernés restent à demi fermés quand il est éveillé. Parfois elle peut entendre ses dents grincer avant qu’il ne tienne plus et finisse par gémir de douleur malgré les anesthésiques.

Elle aimerait ne pas se disputer avec lui chaque fois qu’il réussit à ouvrir la bouche pour parler, mais même dans cet état, elle le trouve proprement insupportable.

— Quelle heure est-il ? lui demande-t-il pour la dixième fois.

— Bientôt dix heure trente, est-ce que tu veux prendre quelques chose, un peu d’eau ? propose-t-elle.

— Non…

Yann attend la venue de Liam, elle le sait. Cette attente empêche le malade de se reposer, il reste dans un état d’anxiété plutôt inquiétant.

— Tu devrais dormir un peu, ça ne le fera pas venir plus vite, tente-t-elle. Surtout que le matin les visites sont censés être interdites.

— Tu es bien là toi alors que tu devrais rentrer chez toi, réviser et retrouver ton mec.

— Je peux pas te laisser seul.

— Et moi je ne veux pas que tu rates tes exam’s à cause de moi.

— Et Liam, je croyais que tu l’avais repoussé, qu’est-ce que tu attends encore de lui ?

— C’est lui qui m’attend, malgré ce que je lui ai dit, il est toujours là pour moi. Ça me change, j’ai passé deux ans à courir après un égoïste. Peut-être que ça me fait du bien de compter pour quelqu’un sans avoir rien fait pour, c’est tout.

— Tu devrais rentrer avec ton père quand ils te laisseront enfin sortir d’ici. Tu as besoin de prendre du recul, lâche-t-elle.

— Tu as surement raison, j’ai besoin de réfléchir.

— A la bonne heure !

*

Marie a quitté la pièce depuis à peine vingt minutes quand on toc de nouveau à sa porte.

— Uzu ?

Yann est surpris de voir l’asiatique à sa porte, il craint une confrontation, il n’est certainement pas au mieux pour gérer une telle situation.

— Salut, pardon de ne venir que maintenant, comment tu te sens ?  s’informe le japonais visiblement gêné. Tu n’as pas bonne mine, souligne-t-il.

— Heu… mal… en convient Yann d’un faible sourire.

— J’en suis désolé pour toi.

Uzu silencieux ne s’assoit pas et se montre plutôt anxieux.

— Tu voulais me dire quelque chose ? l’interroge le malade après l’avoir longuement observé.

— Yann, je sais qu’il se passe quelque chose avec Gabriel, ça n’est peut-être pas le moment mais…

— Gabriel t’a raconté quoi encore ? panique un peu l’androgyne.

— Tout.

Une sueur froide vient se glisser le dos de Yann et son cœur manque, il lui semble, un battement.

— Tout ? chevrote-t-il.

— Qu’il était prêt à me larguer pour toi.

Un instant suspendu aux lèvres de son « rival » Yann y croit. Il est tellement médusé par la nouvelle qu’il en reste coi.

— …

— Bien sûr, à présent il me dit à moi qu’il ne fera jamais ça. Que tu l’as poussé à cette extrémité, avec ton état, etcetera.

— …C’était trop beau, réalise-t-il.

Même s’il est moins étonné par cette dernière information et qu’il s’attendait bien entendu a ce retournement de veste de la part de son ex, Yann ne trouve rien à dire, là non plus, cette fois muet de vexation.

— Ça m’a vraiment désespéré au début, je n’ai pas voulu y croire, après tout toi et moi ne sommes-nous pas amis ? Comment pourrais-tu me faire ça ? récrimine Uzu.

— Youz’…

— Laisse-moi finir, le coupe-t-il sèchement. Il faut dire que je suis vraiment novice en matière de sentiments. Gabriel m’avait prévenu que je ne devais pas te faire confiance, que tu étais un manipulateur. Je n’ai jamais cru ça. Tous tes proches ont pourtant tenté de m’avertir sur ton compte, tous ces gens qui disent qu’ils t’aiment mais qui cassent du sucre sur ton dos, même ta meilleure amie et dernièrement Liam. Ça aurait dû me faire hésiter, réfléchir mais tu vois, j’ai ressenti tout le contraire, tellement persuadé que tout le monde se trompait.

Uzu parle bas mais trop vite pour que Yann ne réussisse facilement à le suivre.

— Je… Je suis désolé, ma tête me… tente-t-il seulement de glisser entre deux phrases de son interlocuteur.

Mais le japonais, parti sur sa lancée, continue sans se préoccuper du malade. Il parle presque plus pour lui-même que pour informer l’autre.

— Tu sais avant Gabriel, je n’ai jamais aimé, jamais. Je ne sais même pas si je serais capable d’aimer quelqu’un d’autre si je venais à le perdre.

Yann se sent mal et pas seulement à cause de la maladie. Il apprécie Uzu, que celui-ci lui en veuille surtout maintenant, l’abat davantage.

— J’ai construit quelque chose avec lui, avec Hugo aussi, ils deviennent ma famille.

Uzu cherche-t-il à culpabiliser Yann ? C’est une manœuvre à double tranchant, si effectivement Yann s’en veut et se sent malveillant, il n’est pas idiot et la fièvre ne l’empêche pas comprendre de suite la manipulation, une colère sourde enfle en lui à la même vitesse que sa nausée. Même si pris en faute, il ignore comment réagir et continue de se taire.

— Yann je n’ai qu’une question à te poser, est-ce que je peux te faire confiance ?

— Non, prévient tranchant l’androgyne sans autre forme de préambule.

Le japonais se tait. Un instant les deux jeunes hommes se dévisagent et se sondent. La face de marbre de l’asiatique ne laisse rien transparaître de ses sentiments pendant plusieurs secondes. Puis son expression se détend. Yann s’attendait à des pleurs ou à ce que la foudre lui tombe dessus, la réaction du japonais va le surprendre.

— Ha haha, je le savais ! Tu vois, c’est ce que j’apprécie chez toi, ton honnêteté est à toute épreuve !

Yann roule des yeux ronds.

— De Liam, Gabriel ou moi, tu restes le plus droit, insiste le brun. Ils n’ont tous vraiment rien  compris. Tu sais quoi ? Je vais continuer à avoir confiance en toi, quoi que tu en dises et quoi que tu fasses, en se dirigeant vers la sortie, décidant unilatéralement que la visite est terminée.

— J’ai essayé plusieurs fois de te piquer ton mec Youz’, déclare Yann la voix un peu enrouée. Soyons honnêtes, nous ne sommes pas des amis. Tu attends que je sois à terre, t’imaginant sans doute me garder à distance en tentant de me mettre de ton côté et tu penses que je suis trop faible ou que tes bonnes paroles me feront changer d’avis, annonce-t-il tristement tout bas.

— Non, je n’essaye rien du tout, répond calmement Uzu. Je pense vraiment tout ce que je viens de te dire. Je n’ai jamais ignoré ce que tu ressens, il faudrait être un imbécile pour se voiler la face ou bien être de très mauvaise foi. Et je l’ai été. Vois-moi comme un ennemi si tu le veux, c’est ton droit. Après tout tu inverses les rôles ! Ce n’est pas toi qui me vole Gabriel, c’est moi qui te l’ai pris et je vais tout faire pour le garder. Parce que c’est à moi de me battre pour ça, pas à toi de renier tes sentiments.

— …

— Pour moi, tu es juste un rival et je n’ai pas de haine envers toi, au contraire, tu resteras mon ami, tu es un mec bien Yann, ne l’oublie jamais. Ta façon d’agir aujourd’hui le prouve encore. Tu aurais pu nier, te défiler, tricher, mentir ou me promettre je ne sais quoi. Gabriel et Liam m’ont menti, pas toi. Tu possèdes deux qualités qui me font t’apprécier, tu es loyal et fidèle. Quoi qu’il arrive, j’aimerais bien ne pas te perdre.

— Merci mais...

Uzu qui déjà faisait mine de quitter la chambre, se retourne lentement, la mine apaisée.

— Hum ?

— Ça arrangerait tout le monde non, si je sortais avec ton ex ? Sans doute même moi finalement.

L’expression du japonais devient tout à coup sérieuse. Uzu prend le temps de la réflexion, se rapproche du lit, tirant la chaise, cette fois, afin de s’y assoir.

 

— Liam est très amoureux de toi, il est gentil et il prend soin des gens qu’il aime. Gabriel est inconstant, moi, je dois faire avec, je n’ai pas d’autres choix. Mais si vraiment tu hésites réfléchis bien. Ne choisis pas Liam par dépit, il mérite mieux.

— …

— Ne le laisse pas non plus filer pour une chimère. Si Liam et moi ça n’a pas fonctionné, c’est parce qu’il s’agissait d’une passion aveugle à sens unique. Même s’il dit le contraire, le fait que je ne l’aimais pas n’est pas le seul problème que nous ayons eu. Je ne suis pas le seul fautif, j’ai essayé au début. J’ai vraiment essayé. Liam lui, s’est contenté de poursuivre l’image fausse qu’il s’était fait de moi. Regarde bien Gabriel et soit sûr d’accepter tous ses défauts, c’est un égoïste et un lâche, il ne changera pas.

— Je sais tout ça, depuis le temps, tu penses bien. Le problème c’est moi. Je n’arrive plus à réfléchir lorsque Gabriel m’approche, j’ai placé tellement d’espoir en lui. Ses défauts m’exaspèrent mais ils me permettent de supporter les miens, avec Liam je me sens ignoble. Ça m’énerve et je déverse ma colère sur lui. De plus, comme pour toi, je ne suis pas certain que Liam sache vraiment qui je suis.

— Vraiment ? Alors, si j’ai un conseil à te donner, pas certain que j’ai raison, mais tu devrais peut-être n’en choisir aucun. En tout cas pour le moment.

— Rester seul pour ne faire de mal à personne ?

— Nan te choisir toi, prendre le temps de t’occuper de toi, de ne penser qu’à toi et d’apprendre à t’aimer. Faire le point !

— On croirait entendre Marie…

— Un autre conseil en parlant d’elle, fait attention. Je sais que vous vous connaissez depuis longtemps mais quelque chose me gêne.

— Comment ça ?

— Juste… ne la laisse pas t’isoler. Marie à l’air de vouloir éloigner tous les gens qui tentent de se rapprocher de toi. Je ne pense pas qu’elle le fasse pour te nuire mais…

— J’ai fait du mal à beaucoup de gens, elle compris. Elle tente certainement de protéger ceux qui m’entourent.

— Tu me l’as dit un jour, qu’on ne pouvait pas faire plaisir à tout le monde. Il y a forcément quelqu’un qui souffre, veille à ce que ça ne soit pas toi, c’est tout.

— Ça ne serait peut-être que justice.

— Tu es déjà bien assez puni par la vie Yann.

 

*

 

La nuit a été particulièrement courte pour les deux tourtereaux. Bien que fatigué des émotions des dernières heures, Liam qui est le premier à se lever n’attend pas midi pour mettre pieds à terre. Abandonnant son invité inerte au milieu d’un lit défait, il rejoint sans bruit la cuisine. Son reflet dans la porte du réfrigérateur en aluminium lui rappelle qu’il est nu. Il ne regrette pas la nuit passée, il ressent juste une légère culpabilité et un manque qu’il n’arrive pas encore à définir. Son regard se pose sur le ciel bleu, il ne neige plus, les tours étincellent d’une nouvelle lumière. En bas tout est d’un blanc immaculé, quelques gamins jouent, Liam observe les petits points colorés qu’ils représentent de si haut. C’est dimanche et c’est les vacances scolaires.

Le café odorant bientôt posé devant lui le sort légèrement de sa léthargie. Il se refait le film de la nuit. Sa relation plus que douteuse avec Nelcha, l’appel de Yann, les pronostics médicaux pour ce dernier, la dispute entre Uzu et Gabriel, rien ne lui aura été épargné. Il aurait aimé pouvoir classer son aventure avec le chanteur d’X-Tales dans la colonne crédit des bonnes choses mais son impression d’avoir fait une erreur l’en empêche. C’était bien, c’était seulement bien, il n’y a pas eu de symbiose, rien de véritablement exceptionnel et plus grave, qu’en reste-t-il aujourd’hui ?

— « Je détruis tout ce que je touche. Ne m’attend pas. »

— Yann… murmure-t-il sans le vouloir.

Une boule dans sa gorge grossit malgré lui. Il doit cesser cette fixation pour le rouquin, il le sait, il n’y a rien à espérer, rien à attendre. Nelcha n’est peut-être pas LA personne avec qui il pourra vraiment passer à autre chose, mais Liam a bien l’intention de tout faire pour ignorer les sentiments contraires qui l’animent aujourd’hui, à commencer par cette envie de rejoindre Yann au plus vite. C’est décidé, il ne se rendra pas au chevet du malade, il va prendre du bon temps ou en tout cas tenter de le faire avec son nouvel amant.

— Coucou princesse, j’ignorais ce que tu déjeunais, j’ai donc mis un peu de tout.

Nelcha ouvre les yeux encore à demi-éveillé.

— Hum merci trésor, il ne fallait pas te donner cette peine. C’est adorable, décrète-t-il en voyant arriver Liam portant un plateau petit déjeuner grassement chargé, décoré d’une jacinthe odorante.

— Mais je suis un mec adorable il paraît, affirme son hôte une large sourire aux lèvres.

— Tu en veux ? propose-t-il alors qu’il entame goulument sa collation.

— Merci non, j’ai déjà deux cafés dans l’estomac et je ne pense pas réussir à manger, affirme-t-il pas très à son aise.

— Quelque chose t’ennuie ?

Liam hésite.

— Est-ce que tu... Est-ce que ce serait possible de... Heu... ça te dirais de rester un peu plus longtemps ? bégaie-t-il enfin.

— Tu proposes quoi ? lui demande l’intéressé.

— Hé bien, quelques jours, sans… sans engagement.

Sa timidité fait véritablement craquer le jeune chanteur, qui déjà pose une main sur son torse nu, arborant une mine plus que réjouie.

— Comment résister à une telle proposition ? Mes courses de noël peuvent attendre encore un peu sans problème !

— S’il n’y a que ça, on est à la défense tu sais, à quelques vingt neufs étages plus bas tu as le plus grand marché de noël de Paris donc si jamais tu le souhaite, c'est une chose que l'on peut faire ensemble.

— Hé bien, vendu, il faudra juste que j’ailles chercher ma valise à l’hôtel.

— Avant, j'aimerais être vraiment honnête avec toi.

— Je suis tout ouïe !

— ce matin j'ai pris une grave décision, je vais tirer un trait sur mon coloc. Enfin je vais tenter de le faire plutôt. Cependant je ne me sens pas prêt du tout à sortir VRAIMENT avec quelqu'un.

— Je vois.

— Peut-être plus tard mais là... Donc je ne pourrais pas te faire de promesses que je ne saurais tenir. Est-ce que ça te va toujours ?

— Ce que je sais, lui répond son nouvel amant, c'est que si tu me le demandes c'est que tu as encore besoin de ma présence. Je me doute bien, suite à tout ce qui a pu se bousculer dans cette tête que tes idées ne doivent pas être très claires. Je ne suis pas du genre à tirer mon coup et me barrer sans me retourner. Alors c’est dit, je reste avec toi autant que tu le souhaites, annonce Nelcha avec entrain.